Le Groupe Fred Zeller sur RLP lundi 22 mai 2017

Cent ans de manœuvres vaticanes pour subjuguer les peuples

chronique basée sur un article de Annie Lacroix-Riz publié dans l’Idée libre de septembre 2016

Annie Lacroix-Riz revient dans cet article sur un aspect de la réaction cléricale. Si l’histoire permet d’éclairer le présent et de le comprendre, on pourra conclure avec l’auteur que « ( .. .) toutes les offensives cléricales conduites en France ont préparé des lendemains sinistres pour la démocratie et le peuple. ». Ceux qui naguère se reconnaissaient dans la formule d’Odilon Barrot (président du Conseil en 1848) : «  la légalité nous tue » sont les ancêtres de ceux qui aujourd’hui imposent les lois à coup de 49.3, grâce à une Constitution réactionnaire, celle de la Vème, elle-même fille de la Constitution césariste de la IInde République. «  La légalité nous tue » : la formule continue à hanter, aux 20e et 21 e siècles, ceux qui ne peuvent réaliser leurs objectifs que contre les desiderata de la masse de la population.

En juin 1848, la grande bourgeoisie fit, du temps de la première crise du capitalisme, une saignée de la classe ouvrière à Paris après avoir fermé les Ateliers nationaux. Cette répression féroce, préalable indispensable à l’écrasement des salaires, inspira à la progressiste George Sand la remarque « Je ne crois pas à l’existence d’une République qui commence par tuer ses prolétaires. » Pour abattre plus aisément ladite République, qui avait sur le papier proclamé le règne de « l’égalité », la nouvelle (depuis 1789) classe dirigeante approfondit, sur la double base du cléricalisme et de la guerre ouverte aux ouvriers, sa réconciliation avec l’aristocratie qu’elle avait combattue naguère.

L’ex-voltairien Thiers, gros actionnaire de la Compagnie des mines d’Anzin, décida déli- bérément de se «jeter aux pieds des évêques» << eux seuls peuvent nous sauver »: il fallait que le peuple privé du nécessaire sur terre fût convaincu que sa revanche viendrait (seulement) dans l’au-delà, comme il avait été d’usage sous le règne de la noblesse et de la monarchie.

La très réactionnaire Assemblée législative, dont Thiers dirigeait le «parti de l’ordre » avec Odilon Barrot, auteur de la célèbre formule « La légalité nous tue », vota avec entrain la Loi Falloux du 15 mars 1850. Cette loi, dont l’aggravation récente a conduit les laïques à réclamer le maintien, confiait (confie toujours) à l’Église romaine une grande partie de l’enseignement et séparait (sépare toujours) « deux jeunesses » françaises : une fraction de l’une est en effet vouée à exercer sa tutelle sur la masse des deux autres. Thiers fit également voter la loi électorale du 31 mai 1850 qui rayait d’un trait de plume le tiers des électeurs, trois millions d’ouvriers : elle subordonnait le droit de voter à la condition d’une résidence de six ans à une époque où la classe ouvrière se dépla- çait sans cesse d’un lieu à un autre. À l’outrage, l’ex-ministre de la monarchie de Juillet Thiers ajouta l’insulte, traitant les interdits de vote de « vagabonds» et de « vile multitude », indignes du titre de citoyens, et les accusa de « perdre» toutes les républiques.

Le cléricalisme eut sa politique extérieure, aussi éclairante que l’intérieure. La Législative rétablit contre la république et le peuple de Rome le pape (Pie IX) que les républicains avaient chassé de cette ville en novembre 1848. Elle envoya de- puis juin 1849 des troupes françaises chargées de ramener ce tyran, toujours aussi haï, qui n’osa d’ailleurs même pas revenir avant avril 1850 dans sa capitale tenue par l’occupant étranger.
Les « zouaves pontificaux» demeurèrent à Rome jusqu’en septembre 1870, après que le régime impérial eut engagé la France contemporaine dans sa première déroute militaire.

Ce ne furent pas les ouvriers qui perdirent la Deuxième République, mais Thiers et son « parti de l’ordre». La Banque de France avait naguère fort apprécié son apparent « géniteur», Bonaparte (l’ordre des facteurs était inversé).

Ses délégués politiques en conservèrent un amour particulier pour les solutions suscep- tibles d’apaiser la population en terrorisant les mécontents. Ils mitonnèrent donc, au milieu du 1ge siècle, une constitution césariste com- portant élection au suffrage universel d’un président de la République. Ils chauffèrent en leur sein l’apprenti dictateur qui exercerait la fonction en leur nom, Louis-Napoléon Bonaparte, neveu du précédent, « élu» le 1 0 décembre 1848. La campagne électorale, que le « parti de l’ordre » avait financée, promit tout et son contraire au peuple entier, de la paysannerie aux ouvriers. Elle inaugura toutes celles qui ont caractérisé la période 1958-2012, où le grand capital se trouva à nouveau en mesure de recourir aux précieux services du présidentialisme. La 5e République a donc hérité d’une institution, l’élection du président au suffrage universel, qu’ont combattue les républicains depuis sa création: ils en avaient en effet prévu le fonctionnement autoritaire et la dérive assurée, souhaitée par le « parti de l’ordre» : le coup d’État du 2 décembre 1851, acte fondateur du Second Empire.

Les malheurs contemporains de la science historique se sont notamment traduits par la quasi disparition de l’enseignement du XIXème siècle dans le Secondaire. Aussi la population française ignore-t-elle aujourd’hui, outre le contenu de la Constitution de la Deuxième République, dont le « parti de l’ordre» comptait faire l’arme de sa dictature, la réalité politique du coup d’État de 1851 et du régime consécutif: répression féroce anti-républicaine, dictature préfectorale, « candidature officielle» accordée aux seuls auxiliaires « parlementaires » du pouvoir, provocation permanente (y compris par de présumés «attentats» contre l’empereur), etc., tout ce que le grand Hugo, contraint à un long exil, dénonça jusqu’à la chute de « Napoléon le Petit » comme aussi Victor Schoelcher .

Le mécontentement populaire progressant dans la décennie 1860, le « parti de l’ordre» qui avait «fait » Badinguet, affecta de le combattre.
Thiers, qui avait «perdu» la république de 1848, joua les opposants sur la fin du régime, puis en 1870-1871 s’allia avec les faux «républicains» que le peuple parisien inquiétait infiniment plus que la Prusse. Cette alliance clandestine déboucha sur une nouvelle saignée ouvrière, la répression de la Commune du printemps 1871.
Ce fut la première tentative de gouvernement ouvrier, et la seconde (après celle de l’an II) de levée en masse contre l’ennemi extérieur.
Thiers, aimablement fourni en prisonniers de guerre relâchés par Bismarck, paysans qu’on « chauffa » en les persuadant que les « partageux » en voulaient à leurs (modestes) biens, noya l’ensemble dans le sang. À la tentative nationale de mobilisation, la grande bourgeoisie préférait de beaucoup l’occupation par la Prusse d’une large partie du territoire et la cession « définitive» d’une autre (l’Alsace-Moselle, consentie sans l’ombre d’une hésitation) à la levée en masse populaire contre l’ennemi extérieur. Le général Bazaine livra à l’ennemi dans Metz, en capitulant sans combat le 27 octobre 1870, des centaines de milliers de soldats dont une partie, «restitués», tueraient les ouvriers parisiens. Ainsi anticipa-t-il sur un événement (en apparence) mieux connu, la Défaite programmée de mai-juin 1940. Traité de Francfort du 10 mai 1871 et boucherie de la Semaine sanglante (22-28 mai) allèrent de pair.

La conjoncture scientifique relatée ici, explique que la population française ignore l’existence et l’ampleur de la trahison nationale et de la répression ami-ouvrière: plus de 30 000 ouvriers tués en une semaine, soit plus que la totalité de la Terreur révolutionnaire décrétée en 1793-1794 contre l’Europe monarchique coalisée contre la France. À cette nouvelle tuerie succéda, outre une répression du mouvement ouvrier destinée à empêcher sa renaissance, une phase exceptionnelle de cléricalisme. La grande bourgeoisie avait organisé la défaite en déléguant ses auxiliaires politiques aux tractations avec Bismarck. Elle prétendit faire « expier» ladite défaite et « les crimes des communards» en « vouant la France impie au Sacré-Cœur ». Elle commença l’ouvrage en faisant voter en juillet 1873 par l’Assemblée nationale (élue sous l’œil de l’ennemi en février 1871) le principe de la construction d’une basilique « vouée» à Paris même «au Sacré-Cœur ». Il demeure donc des traces architecturales de cette obsession cléricale des cinq premières années de la décennie 1870 telles que le chou à la crème qui défigure Montmartre.

L’« Ordre Moral », passé de Thiers au duc de Broglie, avait plongé la France dans une atmosphère de sacristie renouant avec celle de la défaite ouvrière du milieu du siècle. Le triomphe de Tartuffe devait pérenniser l’échec ouvrier de 1871, objectif que fit échouer, au moins en partie, la renaissance du mouvement ouvrier des années 1880.

Ainsi avait éclaté la réaction cléricale que la papauté évincée de Rome avait relancée avec une énergie désespérée, et qui caractérisa toute la période historique qui suivit: terreur sociale d’origine « laïque» et terreur pontificale ne cessèrent plus de se conjuguer et de se renforcer mutuellement. Une partie grandissante de la grande bourgeoisie française abdiqua définitivement les Lumières qui lui avaient tant servi à l’ère du combat contre l’aristocratie. Toutes les périodes d’intense réaction sociale bourgeoise se distinguèrent depuis 1848 en France, terre de la Révolution bourgeoise « pure» et de la revendication des Lumières la plus radicale, par une terrible offensive cléricale.

Les anti-Lumières avaient triomphé en France au cours de la première crise capitaliste (concomitante d’une dernière crise agricole « d’ancien régime ») puis au début de la première crise capitaliste « pure » (qui devait déboucher sur la phase impérialiste du capitalisme mondial et la Première Guerre mondiale). La crise systémique des années 1930 (qui aboutit à la Deuxième Guerre mondiale) porta à l’incandescence le cléricalisme qui devait accompagner puis suivre l’assassinat de la Troisième République. Cette nouvelle poussée se produisit après Munich (29- 30 septembre 1938) ou plutôt après le« Munich intérieur» qui suivit d’à peine deux mois (30 novembre 1938) la liquidation de l’ « alliance de revers» tchécoslovaque de la France.

Elle est d’autant plus intéressante qu’elle est par divers points la plus proche de la présente offensive cléricale, par la conjoncture tant intérieure qu’extérieure. La grande bourgeoisie éprouvait alors pour le Reich la même passion dévorante que celle qu’elle voue aux États-Unis depuis que le « rempart allemand» s’est effondré dans les plaines de Russie (depuis le deuxième semestre 1941). Le projet français de dictature contre les salaires, incarné depuis 1934 en l’équipe Pétain-Laval, était entré dans sa quasi ultime phase « républicaine », celle du gouvernement Daladier-Bonnet, en avril 1938.
La victoire directe contre le salaire fut remportée en novembre, dans une concertation totale entre les confédérés de Jouhaux et Belin de la CGT, le patronat et l’État, contre les «unitaires» que les luttes de 1936 avaient renforcés.
Elle fut suivie de dispositions d’une violence inouïe contre tous les salariés, hausse des prix, baisse nominale et réelle des salaires, hausse de la durée légale du travail de 40 à 48 heures, alors même que la durée réelle du travail n’atteignait pas 37. L’escortèrent des mesures xénophobes exceptionnelles, qui frappèrent tous les ouvriers étrangers en général, les antifascistes italiens, allemands (juifs ou non), juifs polonais et espagnols en particulier.

Dans la République agonisante, la gauche radicale, soutenue, malgré les apparences, par la SFIO, exécutait au gouvernement, auprès de la droite dite classique, la politique de la Banque de France et du Comité des Forges. Les ligues soudées en Cagoule depuis 1936 et financées par les mêmes (noyau synarchique au sommet) hurlaient à l’hallali. Les forces concernées soit préparaient directement le coup d’État soutenu par l’Axe Rome-Berlin (puis Madrid de Franco), soit en étaient complices actives, soit, parfaitement informées, ne s’y opposaient pas. Le coup d’État se concoctait sous l’égide d’un « parti de l’ordre» aussi clérical qu’un siècle auparavant.

C’est dans ce contexte que se déploya un cléricalisme « républicain» dont la France n’avait pas connu d’exemple depuis la Séparation de l’Église et de l’État de 1905. L’ opération, commencée sous Daladier (avril 1938-mars 1940), poursuivie sous Reynaud (mars-juin 1940) consistait, sous prétexte de plaire au Vatican, à rendre aux forces réactionnaires tout ce que la Séparation leur avait ôté. Le Vatican eut même droit à un ministre spécifiquement « catholique », Champetier de Ribes, annonciateur de la casse de la législation de 1905. La déclaration de guerre permit de neutraliser les antifascistes les plus résolus, via l’interdiction du PCF et la répression contre ses militants. Laquelle intervint juste après que Bonnet eut promis au Reich, le 1er juillet 1939, de « mettre les communistes à la raison» et que Daladier eut, en fin de mois, annoncé que les élections prévues pour mai 1940 n’auraient pas lieu avant 1942.
Il est des périodes où un scrutin déplaisant aux sphères dirigeantes, déjà ntervenu, est annulé d’un trait « parlementaire ». À l’heure de la dictature de Daladier (je dis bien dictature), les délégués politiques du grand capital annoncèrent qu’ils se passeraient de vote. L’écrasante majorité du Parlement, qui avait souscrit à cette dictature aussi bien que le Reichstag à celle de Brüning de 1930 à 1932 – sauf les communistes dans les deux cas -, s’en accommoda: soit ouvertement, des radicaux à l’extrême droite, soit plus discrètement, la majorité de la SFIO. « La légalité nous tue» : la formule continue à hanter, aux 20e et 21e siècles, ceux qui ne peuvent réaliser leurs objectifs que contre les desiderata de la masse de la population.

Les plans de la dictature aggravée prévue dans le cadre d’une défaite préparée en compagnie de l’ennemi extérieur, ouvrirent un boulevard au cléricalisme: les conjurés, avec en tête Pétain et Weygand -surnommé « le Tartuffe » de l’État-major – se réclamaient jusqu’au délire de l’Église romaine. L’entreprise s’emballa dès janvier 1940, en pleins préparatifs du procès des députés communistes emprisonnés: les cléricaux tonnaient contre « le silence des discours officiels sur le nom de Dieu », contre un « enseignement public dépouillé de toute pensée chrétienne formant une jeunesse ignorante du Christ et enseignant une morale sans fondement» et contre le maintien d’ « un ostracisme désuet envers les religieux » (abbé Bergey, futur collaborationniste frénétique, dans La Croix du 24 janvier). La réaction synarcho-cagoularde qui, avec l’aide des faux « républicains », truffait l’appareil d’État, ne démontrait pas seulement ainsi sa bigoterie notoire. Elle avait besoin des services directs de la Curie: le Vatican, à Rome et via son nonce, Valerio Valeri, fut directement impliqué dans les négociations de « paix» et de trahison entre septembre 1939 et l’armistice du 22 juin 1940.

Vichy fit éclater au jour ce cléricalisme mal connu de la sinistre ère munichoise. Le silence établi d’emblée sur l’enfantement de ce régime a été conservé depuis lors. Le maintien en place dans la France d’ après- Libération de la quasi-totalité des véritables cadres dirigeants de la « révolution nationale » (comme de l’ère « républicaine ») a interdit aux Français d’en connaître les origines. Retenons-en ici que toutes les offensives cléricales conduites en France ont préparé des lendemains sinistres pour la démocratie et le peuple.

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