Les chroniques du groupe Fred Zeller sur RLP : « Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître … » (lundi 20 février 2021)

 

« Je vous parle d’un temps
que les moins de 20 ans …
 »

Chronique du groupe Fred Zeller – 20 février 2021

présentateur : Jean-Louis Bagault

Le maccarthysme

Je vais vous parler d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître …

Etats-Unis, 1950

président des Etats-Unis : Harry Truman, président depuis 1945

Nous sommes dans cette période qui s’étale de la fin de la guerre jusqu’à la chute du mur de Berlin, période connue sous le nom de « guerre froide »

Nous sommes plus précisément le 9 février 1950, et nous sommes à Wheeling (Virginie occidentale) : à l’occasion d’une conférence tenue dans cette localité à l’initiative d’un club de femmes républicaines, un obscur sénateur du Wisconsin tient un discours dénonçant « une infiltration d’agents communistes dans le pouvoir fédéral« , et il précise « Je ne vais pas perdre mon temps à nommer tous ceux qui, au Département d’État, sont membres du parti communiste ou appartiennent à un réseau d’espionnage. J’ai entre mes mains une liste de deux cent cinq noms, qui a été portée à la connaissance du secrétaire d’État. Et pourtant, ils travaillent encore au Département d’État ; ils élaborent encore sa ligne politique. » Ce sénateur du Wisconsin s’appelait Joseph McCarthy. Cet événement est généralement considéré comme le point de départ du maccarthysme. Nous verrons ce qu’il en est.

Les choses vont vite : dans les mois qui suivent, on assiste à un déchainement de violence verbale, au déploiement d’une chasse aux sorcières n’importe quel citoyen peut être arrêté sur simple dénonciation ; bientôt, cette hystérie ne concerne plus seulement les communistes supposés, mais tous ceux qui dérogent à la bienpensance : homosexuels, drogués ; c’est le règne de la délation.

Les victimes ? des artistes, des écrivains mis sur des « listes noires » et, parmi eux, des célébrités : Charlie Chaplin, Jules Dassin, Orson Welles, Marlène Dietrich, Berthold Brecht, Arthur Miller, et Dalton Trumbo, auteur du scénario du film « Spartacus » dont l’acteur principal est Kirk Douglas, qui en est aussi le réalisateur. Ceci n’est pas un mince détail : Kirk Douglas est un résistant authentique au maccarthysme ; il prend ses responsabilités en devenant le réalisteur d’un film dont le sujet est hautement symbolique : dans la Rome antique, le héros, un gladiateur prend la tête d’une révolte d’esclaves. C’est de manière délibérée que Kirk Douglas choisit son scénariste, Dalton Trumbo, qui figure sur une liste noire. Voici ce que dit Kirk Douglas : « A l’époque du maccarthysme, je vivais dans un monde… la plupart d’entre vous n’étiez même pas nés.Vous ne pouvez pas imaginer combien ces années étaient dures, quand il y avait la ‘liste noire’. Personne ne voulait employer les gens qui étaient sur cette liste.« . Spartacus date de 1960 et, si, officiellement, le maccarthysme a pris fin en 1954, ses effets délétères se prolongent des années durant. Dalton Trumbo, placé sur liste noire, avait du utiliser des noms d’emprunt pour continuer à écrire des scénarios, en réussissant la prouesse d’obtenir un Oscar, dans ces conditions de clandestinité ; et c’est Kirk Douglas qui le réhabilite en inscrivant au générique de Spartacus le vrai nom du scénariste, 6 années après la fin officielle du maccarthysme … Et ce film n’en aura pas fini avec les difficultés puisqu’une scène sera censurée sur injonction des gardiens de la bonne morale …

Mais une question se pose : comment un discours prononcé dans une localité qui compte à l’époque environ 60000 habitants (digression : moins de 30000 aujourd’hui), par un sénateur quasi inconnu, peut-il déclencher un tel déferlement de violence et de répression, une véritable inquisition ? Les choses sont plus complexes, et peut-être moins « datées ».

Il y a eu 26000 enquêtes approfondies sur des employés de l’administration fédérale, mais celles-ci ont commencé en 1947, et donc 3 à 4 années avant le discours haineux de McCarthy … Ces enquêtes ont eu des conséquences terribles : 7000 démissions, 739 révocations au motif d’appartenance à des organisations dites subversives, d’immoralité sexuelle, de pratique homosexuelle ou de consommation de drogues. Et c’est même dès 1938 que sont constituées des commissions parlementaires de nature inquisitoriale, comme la HUAC (House Un-American Activities Committee) (= commission parlementaire sur les activités anti-américaines).

Je pense qu’on pourrait même remonter plus loin encore ; je m’explique : un homme a joué un rôle considérable dans cette « terreur maccarthyste », sans lui, il est même possible que le maccarthysme ne se serait pas développé, ou de manière beaucoup plus limitée. Cet homme, c’est Edgar Hoover, directeur du « bureau des investigations » depuis 1924. En 1935, il crée le FBI. Il en sera en quelque sorte, le « directeur à vie » pendant 48 années, jusqu’en 1972, date de sa mort. De 1924 à 1972, il aura vu passer 8 présidents : Coolidge, Hoover (homonyme), Roosevelt, Truman, Eisenhower, Kennedy, Johnson, Nixon.

Après la guerre, Edgar Hoover est l’un des hommes les plus puissants des Etats-Unis. C’est un maniaque du fichage et il n’a que faire des droits civiques. Il se focalise dans la lutte contre les communistes ou supposés tels. Il organise la constitution de fichiers (utilisant les systèmes de cartes perforées d’IBM) contenant des dizaines de milliers de noms (journalistes, écrivains, syndicalistes, professeurs, etc …) ; en novembre 1945, il envoie à la Maison Blanche une liste de 12 noms de hauts fonctionnaires qui auraient fourni des rensignements à l’URSS. C’est en fait à ce moment-là que se structure la campagne anti-communiste, accompagnée par une propagande hystérique. Dès 1947, Truman décide de soumettre à un « test de loyalisme » tout nouveau fonctionnaire ; tout « cas suspect devait passer devant une commission dont Hoover obtiendra le contrôle quelques mois plus tard, grâce à l’aide d’un certain … Richard Nixon qui, dans les années du maccarthysme officiel se révélera d’une particulière efficacité …

Ce qui apparait donc clairement, c’est que le maccarthysme ne relève pas d’une génération spontanée ; il est le fruit de plusieurs années de propagande gouvernementale, de reculs des droits civiques, de culpabilisation de toute idée dérangeante, de mise en condition de l’opinion ….

Que nous enseigne cette période de l’histoire des Etats-Unis ?

que tout recul des doits civiques, on dirait, ici, des libertés contient en germe le pire scénario

Vous avez remarqué ?

Dès 1947, Truman décide de soumettre à un « test de loyalisme » tout nouveau fonctionnaire ; mais, s’agit-il vraiment d’autre chose si un contrat d’engagement républicain était exigé des associations qui demandent des subventions ou un agrément ?

S’agit-il d’autre chose lorsque la ministre de l’enseignement supérieur décide d’une enquête dans les universités sur la place de l’islamo-gauchisme ?

aujourd’hui, les universitaires ; demain, à qui le tour ? les journalistes ? les fonctionnaires ? les responsables d’associations refusant de se plier aux « contrats d’engagement républicain » ?

le maccarthysme est caractérisé par la justification de la sécurité nationale ; ça ne vous rappelle rien ?

loi sécurité globale, loi séparatisme, décrets du 2 décembre, au sujet desquels je rappelle qu’une pétition en exigeant l’abrogation est signée par des centaines de syndicalistes.

Revenons de quelques semaines en arrière : fin octobre, début novembre ==>Les Maccarthystes d’aujourd’hui n’ont pas les moyens de ceux d’hier !

on nous dit 100 universitaires sont demandeurs d’enquêtes sur l’islamo-gauchisme, mais de grands noms du 7e Art ont participé avec frénésie à la campagne maccarthyste, dont notamment Cecil.B. De Mille, Elia Kazan, Ginger Rogers ou Gary Cooper ; en quoi cela justifierait-il le maccarthysme ? qui aujourd’hui oserait justifier le maccarthysme par ces soutiens, proviendraient-ils de noms prestigieux ?

En 2019 ; le congrès de la Libre Pensée avait déjà traité de ce sujet et l’avait formalisé dans une résolution  » Sommes-nous libres ?  » 

On pourrait remonter encore plus loin pour mettre en évidence comment se créée une situation qui n’est plus la démocratie.

Il y a eu la loi sur le port de la burqua, avec dans le prolongement, les intimidations relatives au port du voile par les mères accompagnant des sorties scolaires, les épisodes sur le burkini, le voile à l’université (tiens, déjà les universitaires dans la cible …) etc , alors, il faudrait une police vestimentaire, ? Jusqu’aux derniers textes adoptés , en projet (lois sécurité et loi séparatisme, jusqu’aux initiatives comme celle de la ministre ; il y a une constante : ce sont les musulmans qui sont visés, désignés, et au bout du compte, c’est la police de la pensée

J’entendais ce matin, sur Francve Inter l’émission avec le professeur Blanchard ; que dit-il ?

 » L’enquête sur l’islamo-gauchisme : une enquête, ce sont les premiers pas vers le maccarthysme. La mécanique vise à désigner ceux qui auraient encore le droit de travailler « 

Je viens de vous parler d’un temps que les moins de 20 ans ne voudraient pas connaître


Choix musical : Pete Seeger – Where Have All The Flowers Gone (1955)

quelques mots au sujet de Pete Seeger :

Ce chanteur américain, né en 1919 et mort en 2014 est le pionnier du folk aux Etats-Unis, et sera l’icone des Joan Baez, Bob Dylan, Peter, Paul and MAry et de bien d’autres.

Mais Pete Seeger est aussi un combattant de la justice sociale. Dans les anné »es 50, il est membre du parti communiste américain, et subira la répression maccarthyste.

Il est l’auteur de la chanson que nous allons écouter, immensément connue de eux de ma génération, mais que les plus jeunes sauront apprécier, je l’espère.

Pete Seeger – Where Have All The Flowers Gone